Grossesse : et si on n’attendait pas trois mois pour en parler ?

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Judith Aquien : Cette réflexion part de ma propre expérience. J’ai vécu une fausse couche. La prise en charge n’en était pas une. Je consultais dans le même service que des femmes qui allaient accoucher. Le vocabulaire utilisé par les équipes (même s’il y a eu des personnes sympathiques) était très violent. « C’est banal, ça arrive tous les jours. » Alors que le choc est inouï. Sans parler du sentiment de culpabilité qui nous envahit puisque les fausses couches restent inexpliquées. On aurait besoin de douceur, de sollicitude pour faire ce deuil, mais ce discours n’est pas courant. On se retrouve parfois seule chez soi pour prendre un médicament et tirer la chasse d’eau sur un embryon…

J’ai aussi été surprise par l’absence de considération pour le deuxième parent, qui perd aussi son projet de parentalité, qui doit faire le deuil d’une projection heureuse, parfois longtemps attendue (dans le cas d’un parcours de PMA). Le fait de garder le secret sur l’annonce de la grossesse jusqu’à la première échographie revient à nier tout ce vécu, à le rendre inutile. C’est comme si la grossesse ne commençait qu’à trois mois ! Ce silence isole aussi les couples de leur entourage à un moment de la vie où ils peuvent avoir besoin de soutien.

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Pourquoi cette absence d’intérêt pour les difficultés des trois premiers mois de grossesse ?

Judith Aquien : On attend des femmes qu’elles soient jolies, jeunes et fertiles. On les infantilise. Tout ce qui concerne la maternité doit être mignon. Ce qui mène à la naissance d’un enfant concerne le corps des femmes et n’intéresse pas grand monde. C’est avec de gros guillemets “une affaire de bonnes femmes” ! C’est comparable au tabou sur les règles, sur le clitoris. L’histoire de la médecine depuis Hippocrate est marquée par la misogynie. Ainsi, les symptômes du premier trimestre, nausées, vomissements, fatigue extrême, sont considérés comme “des petits bobos” qu’il faut supporter sans râler sous peine de passer pour “douillette”, “chiante”. C’est devenu une plaisanterie entre femmes, une condition qu’on a intériorisée, c’est affreux. C’est ainsi que j’ai découvert que beaucoup de femmes épuisées par le premier trimestre se cachaient pour faire la sieste sur la cuvette des toilettes du bureau, ou rasaient les murs pour aller vomir après le déjeuner. Les premières semaines sont éprouvantes, et nous avons très peu de solutions à notre disposition !

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Témoignage : « Je n’osais pas l’annoncer trop tôt »

Isabelle, 36 ans, maman de Lucas (11 ans), enceinte de 12 semaines

« Ça fait seulement deux semaines que je l’ai dit à une autre personne que mon conjoint, à ma collègue (nous travaillons en binôme). Même ma mère et nos enfants (mon aîné et la fille de mon conjoint) ne le savent pas ! J’ai eu ce réflexe de penser “on ne dit rien avant 3 mois car on n’est pas sûr que ça marche”. Il y a un côté mauvais présage aussi pour moi à l’annoncer trop tôt… Malgré tout, garder le secret a été difficile. Mon fils m’a dit il y a peu “tu as vraiment trop mangé” car mes pantalons ne ferment plus. Et puis j’ai été barbouillée, essoufflée, très fatiguée. Je m’arrangeais pour ne pas porter de charges lourdes et privilégier les tâches assise. C’est paradoxal, car en même temps je ne voulais pas être prise “pour une petite chose fragile”. Peut-être qu’avec des symptômes plus importants, je n’aurais pas tenu. Et si la grossesse s’était arrêtée, je ne sais pas comment j’aurais géré, comment les enfants auraient pu comprendre sans avoir l’information de départ… Au final, je ne regrette rien car maintenant je suis en pleine forme et j’ai passé le cap de l’échographie. L’annonce sera un nouveau moment de fête. Garder l’information pour moi a été une façon de savourer la nouvelle, d’en profiter avant tout le monde.  »

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Que faudrait-il mettre en place pour que les couples vivent mieux ces trois premiers mois ?

Judith Aquien : C’est à chacun de décider s’il veut briser ou non le “secret” sur le test positif avant la première écho. Je ne voudrais surtout pas ajouter une injonction aux couples ! Chacun le vit et le prend en charge à sa manière, et certains n’ont pas envie de refaire un “tour d’annonce” à leurs proches en cas de fausse couche. Mais il me semble qu’on pourrait avoir le choix d’en parler sans subir de pression, notamment dans la vie professionnelle. Et pour cela, que les entreprises aménagent les horaires, les conditions de travail pendant ces trois mois. Les femmes ont peur d’annoncer leur grossesse “pour rien”, autrement dit de fragiliser leur carrière pour finalement peut-être faire une fausse couche. Quelle double peine causée par la discrimination encore trop souvent faite aux femmes enceintes ! Il y a sans doute aussi un travail à mener auprès des nouvelles générations, une éducation à transmettre sur le corps des femmes. Afin que les femmes ne soient pas surprises et que les hommes cessent de trouver ça tabou et comprennent l’ampleur de ce que leur conjointe vit. L’accompagnement psychologique des couples en cas de fausse couche ou d’interruption médicale de grossesse, qui existe, doit être plus poussé et plus visible. Un arrêt de travail automatique devrait aussi être prévu par la loi. Ce n’est pas aux couples de le “réclamer”. Tous les professionnels de santé que j’ai interrogés reconnaissent un manque dans leur formation et celle de leurs pairs sur ces thématiques. Sans compter la nécessité de consacrer plus de recherches sur les origines des fausses couches, et les remèdes aux symptômes de grossesse. 

Judith Aquien est auteure de “Trois mois sous silence-Le tabou de la condition des femmes en début de grossesse”, Ed. Payot, mai 2021.

En vidéo : « 3 mois sous silence » | Interview Sans Filtre de Judith Aquien

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